indexQuand Manu Larcenet s’attelle à l’illustration du Journal d’un corps de Daniel Pennac, il en tire la substantifique moelle… et en fait une belle œuvre iconographique.

Journal d’un corps. Journal, mais surtout pas intime, comme le répète à maintes reprises le narrateur. Pas de psychologie, pas de réflexions métaphysiques sur les relations humaines, pas de discours politiques. Mais l’observation minutieuse d’un corps. Quel corps ? Celui de cet homme, père d’une amie de Daniel Pennac, qui, victime à douze ans d’une frayeur traumatisante, s’empare de l’écriture comme un moyen de prendre ses peurs … à bras le corps. L’enfant de 1936 initie alors une révolution contre la fragilité de son physique et la brutalité de sa mère qui appuie toujours là où ça fait mal. C’est armé de plumes et d’haltères qu’il va ainsi s’ériger en ultime défenseur de son corps en s’appliquant à le renforcer, à l’observer et à consigner ce qu’il « ressent ». Peurs donc, urine, sommeil, douleurs, odeurs, érection, masturbation, goûts, mémoire, rêves, guerre, sexe, sports, morts, constituent les grandes aventures de ce personnage « physique ».

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Paru il y a un an, Le journal d’un corps s’est vite fait attrapé par les pinceaux de Manu Larcenet. Une observation de soi ? Des représentations de l’angoisse ? Un rapport au corps conflictuel ? Voilà des objets d’étude qui ne pouvaient qu’attirer l’auteur du Combat ordinaire et de Blast. Le voilà donc qui s’engage dans l’exercice de l’illustration d’un récit préexistant. Et cela donne une œuvre qui offre un beau dialogue stylistique entre texte et dessin. Après un travail sur les corps repoussants, fascinants, bestiaux dans Blast, le dessinateur puise dans l’hyperréalisme de Pennac une véritable source de création aux allures surréalistes. Dans l’écriture déjà essentiellement fragmentaire du journal, Larcenet fait glisser sa loupe et joue avec les mots du romancier. Il s’empare avec jubilation de l’espace offert par les grandes pages de la collection Futuropolis, et met à jour les associations d’idée, les comparaisons, les métaphores ou les silences du romancier, en les prenant au pied de la lettre. C’est ainsi que s’inventent un bonhomme fait de pièces mécaniques, une branche d’arbre vêtue d’un Kimono, un homme observant la tuyauterie sortant de la braguette de son pantalon, des papillons s’échappant de la tête d’un vieux, un curé à tête de gland… La poésie et l’humour tiennent également dans l’ampleur qu’il offre aux détails du récit par des effets zoom, des jeux de caricature, ainsi que dans des interprétations symboliques plus éloignées du texte originel. Bien loin d’une illustration fidèle et réaliste donc, Manu Larcenet révèle l’écriture de Pennac, et souligne sa propre patte en nous laissant accès à la matière brute de ses dessins : tâches d’encre, remplissage au stylo, grattage. Histoire d’un corps humain, textuel et graphique, le Journal s’offre ici une belle incarnation.

Journal d’un corps, Manu Larcenet et Daniel Pennac, Futuropolis, 5 avril 2013, 384 pages, 35 euros

Sarah Dehove

http://www.futuropolis.fr/fiche_titre.php?id_article=790312

Chronique également publiée ici : http://www.planetebd.com/bd/futuropolis/journal-d-un-corps/-/19470.html#image