indexUn conte asiatique qui n’en est pas un, des dessins qui créent des voix, des narrateurs qui se confondent avec les personnages… Attention, expérience !

Raymond Girouard est pensionnaire à l’hôpital du Sacré Cœur de Montréal. Au cours d’une séance de thérapie collective, il commente, un peu malgré lui, les dessins qu’il a réalisés. Débute ainsi l’histoire de Konoshiko, enfant vivant dans une ferme à côté du Mont Fuji, au Japon. Chaque nuit, des fantômes hantent sa demeure, et Konoshiko est persuadé qu’ils cherchent à lui transmettre un message. Il les dessinent donc pour les matérialiser, puis part à leur recherche, au plus profond des eaux au-delà des marais. Il y trouve des fantômes à forme humaine qui lui révèlent « les clés de la Vie », que Konoshiko choisit de placer hors de sa conscience, d’oublier et finit par se laisser aller à l’oisiveté. C’est son grand-père qui, lui révélant le sens du message des fantômes, lui redonnera le courage d’affronter la vie ! Robert Adolphe, infirmier à l’hôpital du Sacré Cœur de Montréal dépose les dessins de Raymond Girouard sur le bureau du Docteur Goulet, et les lui commente. L’histoire de Konoshiko se poursuit alors, au travers d’une autre voix…

C’est sur le schéma d’un récit enchâssé que Konoshiko se contruit, à la manière des 1001 nuits. Les cinq chapitres qui le composent sont portés par cinq voix différentes, entrecoupées par le récit de la transmission des dessins de Ray Girouard de mains en mains : de l’artiste malade, à l’infirmier, à la maitresse arnaqueuse du médecin, à un galériste libidineux, au chinois Monsieur Li, à son fils dépressif… Les voix des différents narrateurs, matérialisées par des typos changeantes, créent ainsi un récit à la fois protéiforme et linéaire : chacun semble étrangement prendre la suite de l’autre pour construire un véritable conte initiatique.

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Konoshiko construit son parcours existentiel, accomplit sa « légende personnelle », entouré de personnages merveilleux (loutres, rats boiteux, princesses, sorcières..) et cherche sans cesse à dépasser ses angoisses, ses peurs. Chaque narrateur, dont le récit émergerait des dessins de Ray Girouard semble donc participer à une sorte de conte universel. Avec humour, Jean-Marie Apostolidès joue de cette synergie en créant un véritable bouillon de culture : Hitchkock, Paolo Coelho, Rembrandt, Hokusai, Yves Montand, y sont cités, entourant un dessin tout en encre de Chine et pinceaux, à l’image des calligraphies orientales. C’est en fait l’histoire même de l’oeuvre qui est représentée ici : Luc Giard, influencé par les dessins d’Utagawa Hiroshige, créée 1000 dessins, qui aboutiront au personnage de Konoshiko. Six ans plus tard, Apostolidès, auteur et spécialiste de Tintin, les remarque et en fait émerger ce récit complexe. A l’origine est le dessin donc… un dessin expressionniste qui évoque clairement le Cri de Munch. De cette origine émerge une polyphonie de voix qui fait sauter toutes les frontières entre auteur, narrateur, personnage, lecteur. Une belle expérience narrative !

Konoshiko, Luc Giard et Jean-Marie Apostolidès, Les Impressions Nouvelles, 6 novembre 2012, 192 pages, 19 euros 50

Sarah Dehove

http://www.lesimpressionsnouvelles.com/catalogue/konoshiko-2/