indexHistoire de migrants, récit initiatique, réflexion sur l’exil, Amazigh interroge avec beauté et justesse les espaces de liberté d’hommes en mal d’avenir.

Jean, baskets, capuches. Mohamed a dix-huit ans et vit à Guelmim, dans le sud du Maroc. Il a pour habitude de se réfugier dans la solitude d’une cigarette fumée sur les hauteurs de la ville. Il y évacue la pression familiale d’une mère qui excelle dans l’art du chantage affectif : un bon fils est un fils qui gagne de l’argent en Europe, et qui le partage avec sa mère. Mohamed, lui, redouble ; un bon à rien qui ne fait que dessiner. A ce poids matriarcal et social s’ajoute ses propres désirs de fuite, de réussite, de créations qui ne semblent pouvoir s’assouvir qu’au sein de cette Europe tant rêvée. Alors, la décision est prise : Mohamed sera, avec ses amis Boufouss et Ali, du passage organisé le lendemain, un soir d’octobre 2002. Grâce aux dix mille dirhams volés à son père, le jeune marocain entame dès lors cet itinéraire d’homme. Libre ?

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Voilà une histoire que l’on commence à malheureusement bien connaître. Les départs massifs et périlleux de jeunes hommes africains en mal d’avenir, investis par les familles comme la solution unique à la misère qui les accable, ou aux envies qui les taraudent. Le rêve européen… C’est en 2007 que Mohamed Arejdal et Cédric Liano se rencontrent aux Beaux-Arts de Tétouan, où l’un fait ses études et l’autre enseigne. L’artiste-performeur en devenir y raconte au dessinateur son récit terrible de migrant, qui constitue, sept ans plus tard, Amazigh. « Hommes libres », « rebelles », Berbères. Au pluriel. Une population réprimée sur ses propres terres d’Afrique du Nord. Derrière le récit d’un homme en quête d’émancipation, prêt au pire pour parvenir à l’Eldorado, c’est bien celui de tout un peuple qu’il veut narrer, et dont il questionne la justesse. Mohamed a l’intention de devenir artiste, de quitter ce territoire jugé stérile, et d’atteindre celui où tout est possible. Voilà la liberté dont il rêve, située derrière la frontière. A cette aspiration s’oppose la réalité du voyage dont le récit n’est qu’enfermement, évasion, capture, empêchements. Le rythme de la narration, des cases, nous fait magnifiquement ressentir le pouls du personnage, entre espoir et tension, impétuosité et abattement. Le dessin au feutre noir et lavis travaille les nuances et les matières tout en finesse, incarnant avec beauté cet itinéraire faits de violences comme de silences. Mais Amazigh n’est pas simplement le constat d’une misère sociale et politique ; l’oeuvre pousse plus loin la réflexion sur la migration et interroge, autant dans le parcours de Mohamed qu’au cœur de la performance artistique qui est intégré au récit, les réels espaces de liberté, de richesse, et non ceux construits sur des représentations tristement illusoires. Une bande dessinée à faire circuler, sur tous les territoires.

Amazigh, itinéraire d’hommes libres, Steinkis, 16 avril 2014, 160 pages, 18 euros

Sarah Dehove

http://steinkis.com/amazigh-itin-eacute-raire-d-hommes-libres-3-31.html

Chronique également publiée ici : http://www.planetebd.com/bd/steinkis/amazigh/-/23113.html#image