indexGavrilo Princip : récit biographique et géopolitique sur les origines de l’attentat de Sarajevo. Une grande maitrise graphique et documentaire pour ce second one shot frissonnant d’Henrik Rehr.

« Sarajevo, le 28 juin 1914 » : l’attentat. François-Ferdinand, héritier de l’empire austro-hongrois, et sa femme Sophie Chotek, en visite officielle dans la capitale bosniaque, traversent la foule en liesse. La voiture passe devant un homme qui s’avance, pointe son arme et tire. La première Guerre Mondiale est enclenchée. Vingt ans plus tôt, Gavrilo Princip nait de parents catholiques orthodoxes, qui labourent les terres musulmanes de l’ouest de la Serbie. Lors des veillées familiales, un vieil aveugle raconte l’autre histoire de Sarajevo, l’ancienne, celle des combats entre princes autrichiens, sultans ottomans et héros guerriers serbes. Le petit Gavrilo, que ses parents prévoient d’envoyer faire des études à la capitale, écoute ces récits, fasciné. La ville lui apprendra la politique, le militantisme, le sacrifice nationaliste.

Après Mardi 11 septembre, sorti en 2003, le dessinateur et scénariste danois Henrik Rehr replonge, un siècle en arrière, dans la noirceur d’un attentat dont les conséquences se mesurent à l’échelle planétaire. Des dessins aux allures de gravures fin XIXe ou des imitations photographiques, annoncent, dès l’entrée du livre, la démarche historique et documentaire de l’auteur. Les planches sont très sombres, envahies par un noir profond, les symboles démoniaques ou mortels jalonnent la lecture : l’inéluctable Histoire se déploie dans ce récit qui tente d’en expliquer avec précision les mécanismes. Au regard de la vie de Gavrilo Princip, cet individu qui a bouleversé l’ordre mondial, et des enjeux géopolitiques de l’époque, une interrogation frissonnante demeure : une des guerres les plus meutrières a-t-elle pour origine l’élan passionnément militant d’un jeune homme de vingt ans ? L’Horreur tient-elle à ce fil ?

 

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Si l’oeuvre n’adopte aucun positionnement partisan, son esthétique tend cependant à refléter les pensées anarchistes de son personnage. Au-delà d’un dense travail sur les variations de rythmes, de mise en page, de cadrages, au service de la narration, les recherches sur les frontières invitent à réfléchir les lieux de la liberté, en bande dessinée et ailleurs. Une des premières planches représente un cours d’eau qui parcourt la majeure partie de la page, sur lequel vient se graver un gaufrier aux bords blancs, dont les cases portent les mots d’un des poseurs de bombe à son procès. Alors que plus loin, il nous est affirmé que « la vérité est écrite dans l’eau », les barreaux de cette prison blanche n’affirment-ils pas leur impuissance à retenir la fluidité et la liberté d’un ruisseau que seule la page arrête ? Dans Gavrilo, les cadres multiples se superposent, s’ouvrent, se répondent, s’effacent et dessinent ainsi des lignes aussi structurantes que fuyantes. Henrik Rehr sort donc ici du réalisme assez classique de son premier one shot, et dévoile, dans un récit à l’enjeu historique passionnant, une maitrise et une exploration graphiques tout en maturité.

Gavrilo Princip, l’homme qui changea le siècle, Henrik Rehr, Futuropolis, 4 juin 2014, 232 pages, 26 euros

Sarah Dehove

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chronique également publiée ici : http://www.planetebd.com/bd/futuropolis/gavrilo-princip/-/22877.html#image