indexVariation à deux voix autour de l’agression subie par Beckett en 1938 : un simili de polar noir qui déguise brillamment un plaidoyer contre un système économique attaquant la création. Magistral.

En février 1938, Samuel Beckett, en compagnie de deux amis, se fait agresser à la sortie d’un restaurant de la Porte d’Orléans. Une enquête s’engage, menée par le commissaire Morel, de la brigade des Ecrivains et des Poètes. Celle-ci voit le jour après la mort de Gérard de Nerval, pendu à une grille, dont les circonstances restent inexpliquées. S’ensuivent les attaques dont Antonin Artaud, Luc Dietrich, René Char, sont victimes, et sur lesquelles Morel a bien décidé de se pencher. Beckett identifie son agresseur sur une photographie et un coupable fait surface : Prudent. Les raisons de ses actes demeurent cependant sans réponse, jusqu’à ce qu’une rencontre impromptue entre l’auteur irlandais, le commissaire et l’assaillant dans un terrain vague mette à jour l’identité secrète de Prudent : un ange au service du dieu de la littérature.

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Contrairement aux précédents Mon Lapin, le rédacteur en chef, David B. n’a fait appel pour ce n°9 qu’à un seul autre auteur : Andréa Bruno. L’intimité de cette collaboration a permis de développer un récit commun sur les 32 pages que compte la revue. Après Samedi Répit, titre emprunté à un poème de Beckett, il développe, avec l’auteur le plus littéraire de l’Association, une variation de l’agression au couteau effectivement subie par l’écrivain en 1938. Dans ce récit qui s’apparente en premier lieu à un polar aussi noir que la matière puissante de l’encre de Bruno, le réel sombre s’attarde sur le tempérament marginal de l’irlandais, type de personnage interlope cher à David B. comme à Bruno. Peu à peu, le dessin métaphorique et parfaitement maitrisé du premier vient glisser ses cases dans le réalisme rugueux du second. Liant les évènements vécus par cinq auteurs français, les deux auteurs en imaginent une explication mystique : un ange aurait en charge de bousculer des écrivains atteints de paresse, de déchéance ou de folie. Envoyé par un Dieu fondateur d’une Genèse littéraire, cet ange de papier, peu crédible, tente de remettre le Beckett des bas fonds sur les rails, et de l’intégrer dans « l’armée des écrivains ». Le récit, dont les traits des deux dessinateurs se fondent finalement en une voix, tourne au burlesque et la critique sociale se pointe. L’ange a des aîles de papier journal récupéré, et le dieu est informe boueux. Le Tout Puissant obligeant à produire et à intégrer l’ordre social ne serait-il pas dès lors la métaphore du système économique qui dirige le monde de l’art, et poignarde ses acteurs ? Ce petit Lapin ne serait-il pas un grand plaidoyer en faveur d’une création artistique indépendante de ses pressions éditoriales, financières et politiques ? Bravo l’Asso.

Mon Lapin #9, David B et Andrea Bruno, L’Association, 19 novembre 2014, 32 pages, 9 euros 50

Sarah Dehove

http://www.lassociation.fr/fr_FR/#!catalogue/collection/228/open/5899

Chronique également publiée ici : http://www.planetebd.com/bd/l-association/mon-lapin/-/25501.html