indexEn 1971, Gébé propose une révolution « sans douleur » : « on arrête tout on réfléchit et c’est pas triste !». Aujourd’hui réédité par l’Asso, ce manifeste à l’origine du film de Doillon sonne comme un rappel indispensable.

Et si un jour, on mettait notre réveil à cinq heures du matin, juste pour rire, pour faire comme si on était avant…? Et on se marrerait tellement qu’on en aurait une envie folle de faire l’amour. Et si plutôt que de prendre le même train tous les matins, on décidait de prendre le suivant, voire de ne plus le prendre du tout ? Et si on stoppait les machines, pour prendre le temps de lire Platon. On discuterait, voir où on en est, on imaginerait avec calme et liberté quelle forme on veut donner à la suite des évènements… Voilà le programme de l’An 01 : « On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste ! »

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Au commencement était le Temps. A l’heure d’une société courant vers le progrès, le métro du matin, la dernière machine à laver, Gébé, un beau jour d’octobre 1970 propose, aux lecteur de Politique-Hebdo, un Temps d’Arrêt. « On arrête tout », on laisse les industries, les bureaux en l’état, et on réfléchit à une organisation correspondant réellement à nos besoins. Emprunt du printemps 68 et nourri du situationnisme de l’époque, il avance 9 résolutions tenant sur 5 planches publiées en quelques semaines. A l’ordre du jour : l’abolition des hiérarchies, de la propriété, du travail aliénatoire et par conséquent du divertissement, de la justice comme contrainte, et ce en faveur d’une liberté d’instruction, de création, de circulation, de plaisir. A l’image de ses cases toute en rondeur, l’ancien rédacteur en chef d’Hara-Kiri invite ainsi à une révolution sans violence, où tout est à inventer.

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A l’origine une bande dessinée comme manifeste politique, donc, mais également lieu d’échange, comme en témoigne le « courrier des lecteurs ». Puis, très vite, Gébé, en collaboration avec Jacques Doillon, appelle au tournage collaboratif d’un film oeuvrant à l’appropriation générale de l’An 01. Les planches deviennent scénario, travail préparatoire, brouillon consciencieux d’une oeuvre – cinématographique et sociale – à venir. L’impatience, voire la frénésie de Gébé est alors palpable dans l’envahissement textuel de certaines pages, qui se glisse dans les moindres recoins, jusqu’à vouloir parfois en déborder. C’est à un processus en cours que l’on assiste, un laboratoire aussi politique que graphique, sous forme de variations de scènes de plus en plus loufoques d’un monde qui tournerait autrement. Ce n’est pas un rire sonore que déclenche la lecture de ces planches, car Gébé applique à son humour sa théorie du « pas de côté » : c’est en se décalant d’un pas que l’on voit mieux, et que le reste grince. Le film sera finalement bien tourné au cours d’un tour de France des deux auteurs, et fera 500 000 entrées. 40 ans plus tard, l’Association offre une réédition, augmentée de pages inédites et préfacée par Frédéric Pajac et Jean-Christophe Menu. La couverture est cette fois cartonnée, le papier épais, et la lecture peut être agrémentée du visionnage du film, d’interviews de Charb, Cavanna, Doillon, ainsi que de courts-métrages du réalisateur et du dessinateur, et ceci, grâce au DVD inclus. Un objet soigné, pour un ouvrage historique, qui nous rappelle d’être moins con.

L’An 01, L’Association, 5 novembre 2014, 128 pages (+DVD), 32 euros

Sarah Dehove

http://www.lassociation.fr/fr_FR/#!catalogue/chronometrie/2014/open/5902

Chronique initialement publiée ici : http://www.planetebd.com/bd/l-association/l-an-1/-/27892.html#image