Afficher l'image d'origineQuatrième volume de l’excellente revue des Hoochie Coochie, invitant des auteurs qui explorent les confins de la bande dessinée. Trois expériences silencieuses d’espaces fragmentés, de mondes d’inquiétudes, de vides laissés.

Neben Mir : Un salon. Le plafonnier ainsi que la lampe posée sur la table basse à côté du fauteuil sont allumées. L’aspirateur et la télévision années 70, sont quand à eux, débranchés ou éteints. Un radiateur. L’homme aux pantoufles est installé dans son fauteuil, les jambes étendues sur un repose-pieds. Sur l’écran qui lui fait face, s’affiche ce qui ressemble à un studio de télévision, dénué de toute présence humaine. Seuls quelques éléments habitent cette pièce : un micro dont le fil traverse une table qui le supporte, passe derrière une plante, pour rejoindre une caméra à l’œil inquiétant. La télécommande échappe des mains de l’homme de ces lieux.

Steady Made : Des « papillons plein la tête ». Archaïque opération à crâne ouvert d’un jeune chérubin, chaos des matières et des esprits.

V*I*C*E*S : Deux corps d’hommes nus, s’étreignent, dansent, luttent, se scindent. Des forces plurielles s’engagent dans une choré/scénographie des matières.

 

Quatrième volet de la revue expérimentale 3 éditée par les Hoochie Coochie, qui fait dialoguer les travaux de trois auteurs singuliers de la bande dessinée. Judith Mall est une jeune artiste allemande dont les séquences picturales en noir et blanc évoquent la douceur des matières d’un Shaun Tan et la mélancolie quotidienne d’un Edward Hopper. Les dessins au charbon de bois de Neben Mir (à côté de moi) construisent, par une succession de plans resserrés au format de la page, l’espace fragmenté d’un salon, nous invitant à en (re)constituer les éléments ainsi qu’à combler les vides laissés par le hors-champ et les ellipses d’un récit morcelé. Entre inertie graphique et mobilité narrative, il dépeint l’« inquiétante étrangeté » des objets techniques nous entourant. Muzotroimil, dont le premier livre Oxo est sorti en 2014 chez Bicéphale, développe ici une variation graphique à partir de gravures et modélisations 3D. Le titre Steady made inscrit sans équivoque ce poème visuel dans l’héritage de Duchamps et ses compères surréalistes. Quelques motifs  – les papillons, des roses, le visage du chérubin, l’outil de l’opération – se répètent à l’envi, s’associent, se surimpriment, s’envahissent. Calme et tumulte rythment notre lecture au long de cette poésie du chaos dénonçant la violence de nos sociétés faite à l’imaginaire et l’ingénuité. A l’instar des planches de Judith Mall, l’inquiétude règne, au cœur d’un univers fragmenté, entre fixité et mouvement, accalmie et trouble, matière et silence. Robert Varlez enfin, dont on a redécouvert les splendides pages grâce aux Séquences et au flipbook Haahh, également édités chez les Hoochie Coochie quarante ans après leur réalisation, dévoile ici une création inédite. Si le jeu de négatif, de mouvement de cadres et de corps se fait moins intense que dans ses précédents ouvrages, il reste au cœur de la réflexion, et s’agrémente de collages que Varlez expérimente depuis des années. Les lignes, cases, formes enfantent d’un langage charnel, une chorégraphie de corps et de traits qui s’enlacent, se séparent. Bercés par une douce brutalité, ils sont soumis à la puissance d’un blanc, puis d’un noir charbonneux, qui ne sont ni vides ni pleins, mais forces physiques de la page. Trois expériences d’écriture muettes, morcelées, itératives, musicales donc, mettant en tension le fixe et l’animé, la partie et le tout, le noir et le blanc, le seul et ses autres… De la bande dessinée qui navigue dans ses marges, et nous invite, par les silences laissés, à tenir la barre auprès d’elle.

3#4, Judith Mall, Muzotroimil et Robert Varlez, Hoochie Coochie, septembre 2015, 120 pages, 12 euros

Sarah Dehove

Chronique également publiée ici : http://www.planetebd.com/bd/the-hoochie-coochie/-/-/28628.html#image