index

Des personnages de l’à-côté, des objets déplacés, des frontières perturbées. Violaine Leroy approche avec sensibilité et puissance l’espace de la folie, des arts, des individus. Une oeuvre d’une complexité magistrale.

Trois protagonistes, trois générations, trois dérangements. Le gardien, sans nom, est atteint de troubles obsessionnels compulsifs. Il compte et recompte les quatre cuillères, les quatre verres méticuleusement disposés sur la table de sa cuisine, range soigneusement ses objets dans des boites et tiroirs étiquetés. Tout se trouve toujours à sa place, inanimé, à l’image des œuvres du musée qu’il veille chaque soir. Dans le confort et le calme d’un espace dénué de vie humaine, il y brode une large étole, aux côtés des mobiles de Calder et des sculptures de Giacometti. Mais un matin, il découvre que son appartement a dans son absence été dérangé… Judith quand à elle, cherche désespérément le sommeil. Les rêves impossibles de la nuit s’invitent dans ses jours : le monde qu’elle traverse s’apparente à un film d’animation aux images mouvantes, déformantes, parfois abstraites. Alors, elle s’échappe dans la danse. Nenad enfin, ancien maçon récemment retraité, fasciné par Dada et Duchamp, se prend d’un frénétique et pernicieux enthousiasme à créer des installations in situ. « C’est voyons… C’est une oeuvre d’art. » « Au début tout est noir. » « Et puis ça commence. »

Regard tendre sur ces êtres de l’à-côté, à l’esprit affecté, Dérangés leur ouvre l’espace du langage. L’enfermement, la souffrance, l’obsession, trouvent voix sous les traits subtiles de Violaine Leroy. Crayonnés nuancés et encres noires teintent ce récit qui confère magistralement aux corps, à la répétition, au silence, aux ombres et leur lumière, à la structure graphique le pouvoir suggestif de l’émotion humaine. Dérangée, l’est également la chronologie des évènements, dans une narration dispersée, qui se (re)constitue peu à peu, et nous invite avant tout à nous laisser porter par la force du fragment. A traverser les nombreux cadres de ces planches grillagées, à contraindre notre regard à se focaliser sur les objets, motifs répétitifs, et à lire ces mots bordés de lignes, nous éprouvons avec les personnages l’enfermement qui les atteint.

deranges1

Pourtant, ce livre est également pénétré d’un souffle puissant. Si la grâce des dessins en est la source initiale, viennent s’y apposer la force des autres arts. Les trois actes et le « chœur des objets » annoncés initialement font écho à la gestuelle mécanique, itérative et muette du gardien qui compose les premières pages, évoquant singulièrement une pantomime beckettienne. Au théâtre, s’ajouteront plus tard de splendides passages de danse, une pratique de la photographie, de la performance, ainsi que des résonances cinématographiques. Et bien sûr, le décor du musée surveillé et arpenté par la lampe torche de son vigile, dont les œuvres peuplent le livre entre nos mains. La dessinatrice strasbourgeoise utilise donc la diversité des langages en vue de faire émerger les subtilités émotives, et de tendre un miroir à ces « dérangés », refléter la part créative de leurs obsessions ou de ce qui se dérobe à eux-mêmes. Comme l’indiquait Duchamp, c’est le regard, le point de vue porté sur le sujet qui fonde l’art.

Mais Violaine Leroy interroge plus profondément encore la question des frontières. Celles qu’il est fondamental de dépasser, celles qui font sens, celles qui mènent à la souffrance de l’autre. Un récit aux entrées multiples, à la sensibilité envoutante, une oeuvre « ouverte », et essentielle.

Dérangés, de Violaine Leroy, La Pastèque, 11 novembre 2015, 312 pages

Sarah Dehove

Chronique également publiée ici : http://www.planetebd.com/bd/la-pasteque/deranges/-/29284.html#image