indexQuiétude feutrée d’une commune chinoise, dont le quotidien se détourne d’un péril en marche. Au lendemain de Fukushima, une poésie silencieuse, chromatique, dont le dessin magistral crie sourdement contre une industrie pernicieuse.

Les arbres décharnés de cette petite ville de Chine ressemblent désormais à un entrelacement de longues griffes, que les oiseaux quittent peu à peu. Les habitants, enveloppés de chauds vêtements de laine, circulent dans les rues recouvertes d’épais tapis de feuilles mortes. L’une d’entre elle, luisant de ce même bleu phosphorescent qui illumine et nappe la ville d’une déconcertante froideur, interpelle le regard d’un de ces habitants, qui la recueille. Observateur silencieux, il arpente les allées, considère les bâtiments de cette cité, les unes traversées, les autres encagés par une tuyauterie tentaculaire. Etrange et monumental réseau de cuivre, relié à des horloges marquant vingt heures, ainsi qu’à de grands embouts coniques. Mais c’est désormais sur cette singulière feuille que va se porter son attention. Lors de sa quête pour en identifier l’essence, il découvre tant l’industrie pernicieuse qui gouverne sa ville, que l’existence d’un espoir de renouveau.

img175C’est au lendemain de la catastrophe de Fukushima, que la dessinatrice chinoise, Daishu Ma, décide d’en crayonner le drame. C’est pourtant dans la caresse feutrée et silencieuse de ses gris qu’elle développe cette fable, dont la parenté graphique avec Là où vont nos pères de Shaun Tan est flagrante. Dans Feuille, le mutisme laisse place au regard, à la contemplation perplexe de cette ville que l’on nous invite à traverser, sur les pas du personnage principal. Initialement vue de ses alentours, l’on y pénètre peu à peu, découvrant la quiétude de ses habitants, de ces rues tantôt calmes, tantôt peuplées d’échoppes d’artisans ou de vendeurs de nourriture. Pourtant, plus le protagoniste enquête sur cette feuille lumineuse, plus nous nous infiltrons dans les troubles rouages de ses fonctionnements. Teinté de fantastique, ce conte s’appuie sur une opposition binaire entre deux couleurs qui viennent se mêler au gris dominant. La froideur du bleu hivernal se révèle être le signe d’une industrie qui s’est imposée de manière insidieuse, dans l’indifférence, voir l’admiration de tous. Car si, grâce à elle, l’arbre massif de la place publique s’illumine majestueusement de guirlandes azurées, c’est bien de sa responsabilité que la vie naturelle en a quitté les branches. Le chaleureux jaune, quand à lui, symbolise cette nature originelle, cette énergie vitale que les hommes semblent avoir oublié. Le mutisme de la narration, au-delà de conférer au magnifique dessin de Daishu Ma toute sa puissance, n’est-il pas également celui d’un peuple qui se tait face à l’absurde morbide ? N’est-ce pas également un clin d’œil aux films des années 30, et notamment au Métropolis de Fritz Lang, dont on retrouve également toute l’esthétique d’un machinisme, d’engrenages despotiques, emprisonnant le temps, les individus, la société, et détruisant l’ordre/le désordre naturel du monde ? Si certaines zones narratives de Feuille échappent à l’interprétation, créant un relatif sentiment de frustration, l’on en salue la beauté des pages, ainsi que l’appel poétique à passer d’observateur à agissant.

Feuille, Daishu Ma, Presque Lune, 12 février 2016, 110 pages, 22 euros

Sarah Dehove

http://presquelune.com/index.php/romans-graphiques/242-feuille

Chronique également publiée ici : http://www.planetebd.com/bd/presque-lune/feuille/-/29647.html#serie