frandiscoFruit de la rencontre entre l’artiste trisomique Marcel Schmitz et Thierry Van Hasselt, ce livre fait d’une ville de scotch et de carton la matière d’une fiction intime, polymorphe, onirique, salutaire.

Une fois restauré, Marcel Schmitz retourne dans son coin d’atelier, entouré de maquettes de bâtiments. Après avoir enfilé l’un deux comme on le fait d’un déguisement, il se transforme en « Seigneur building », et se voit dès lors intégré à l’échelle de ce qui constitue en réalité une ville. Arpenteur, usager, sa présence fait de Frandisco un décor qui s’anime… Tandis que Marcel boit une canette avec Laurence et Flocki – deux éducatrices – Saint-Nicolas accompagné de deux enfants de cœur se rend à l’église, Marcel survole les rues dans un avion à hélice, Marcel s’allonge sur le bitume, interrompant la circulation de bus, voitures, tank. A l’entrée de l’église, apparaît Marcel communiant, qui s’élève dans les airs. Les enfants de chœur rejoindront Marcel assoupi dans sa chambre d’hôtel, avec lequel ils partageront un bon repas, sitôt rejoints par le communiant…

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Il y a cet endroit, à l’origine de tout : la « S » Grand Atelier, ce centre d’art, ancienne caserne située dans le sud des Ardennes belges, dont le projet force l’admiration. Handicapés mentaux, éducateurs et artistes y mettent à profit leurs talents respectifs lors d’ateliers de création. Marcel Schmitz, trisomique, et Thierry Van Hasselt, créateur des éditions du Frémok, s’y sont rencontrés. L’un y a découvert la notion de perspective qui manquait à son travail d’urbaniste rêveur naissant, l’autre s’est fasciné pour la ville de carton et scotch qui se déployait sous ses yeux, s’est mis à la dessiner, puis à donner chair dessinée aux scènes que Marcel imaginait dans ses rues. Les premières pages de leur livre – rencontre entre un art brut, au sens que lui donnait Dubuffet en 1949, et d’un dessin aux traits fins, mimétiques – s’ouvrent donc sur le lieu de la genèse.

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Espace de circulation – dans ses rues, ses bâtiments, ses airs – aussi horizontal qu’ascensionnel, et de cohabitation d’êtres aux formes tantôt humaines tantôt gaiement monstrueuses, Frandisco s’apparente bien vite au décor d’un théâtre intérieur. Marcel, architecte de ces volumes, auteur de sa fiction, co-dessinateur de sa mise en scène, et enfin, protagoniste diffracté, pluriel, ubique, se veut véritable démiurge. Un créateur qui, par une matière silencieuse se dit, s’observe, se parcourt. C’est un esprit que l’on pénètre ici, ses fictions intimes, ainsi que le trait de leur expression. Le « récit », détaché de toute loi narrative, se construit sur des fragments, passages et métamorphoses qui ne font qu’évoquer ceux du rêve, un rêve d’expansion… et d’épanouissement ? L’espace ici, celui de la ville, comme celui du papier, existe pour être investi, habité, déployé le plus possible (la Frandisco de scotch et de carton continue d’ailleurs à s’accroître sous les mains de Marcel). Et la découverte de lieux réels ne fait qu’offrir de nouvelles perspectives, de nouvelles matières à cet accroissement : la fondation Vasarely d’Aix-en-Provence, où ils ont exposé, est dès lors intégrée à Frandisco, permet ainsi (avec l’aide Mc Guyver !), l’appropriation de la couleur. Il n’est pas anodin que ce soit également le lieu où deux des Marcel se serrent la main… Comme signe d’une identité sereine ? Ce livre est donc la voix d’un projet polymorphe, qui fait de la rencontre et l’individuation, la magie de sa substance.

Vivre à Frandisco, Thierry Van Hasselt et Marcel Schmitz, Fremok, 22 avril 2016, 176 pages, 24 euros

Sarah Dehove

http://www.fremok.org/site.php?type=P&id=306

Chronique également publiée ici : http://www.planetebd.com/bd/fremok/vivre-a-frandisco/-/29730.html#image