Née il y a trois ans, la Revue Dessinée ne cesse depuis de décliner son approche sous différentes formes : émissions diffusées sur internet, adresse à un public plus jeune avec Topo, opération « Battre la campagne » depuis le 14 novembre en collaboration avec Mediapart et Arte…

Pendant trois jours, le festival Quai des bulles a également accueilli des conférences organisées par l’équipe de la revue. Les invités – David Vandermeulen, Marion Montaigne, Patrick Roger, Aurel, Thibault Soulcié, Étienne Davodeau, Philippe Squarzoni, Benoit Collombat – ont tour à tour abordé les questions soulevées par la traduction graphique du réel. Vulgarisation scientifique, dessins de presse, reportages, ces pratiques on ne peut plus en vogue, se sont donc discutées chaque matin malouin.
De ces échanges, nous sont restés quelques réflexions, amenant un regard distancié sur l’histoire et les enjeux de ce dessin du réel qui n’en finit pas de s’inventer.

Je et les autres

Durant la rencontre unissant Philippe Squarzoni, auteur de Saison Brune, et Étienne Davodeau, considéré comme l’un des initiateurs de cette « bande dessinée du réel », les auteurs sont revenus sur les raisons de leur initiative en la matière. Philippe Squarzoni a ainsi rendu hommage à ses précurseurs :

Journal, Fabrice Neaud, Ego comme X, 1996-1999

« Ce qui a déclenché le geste de me mettre à la bande dessinée documentaire, c’est la lecture du Journal de Fabrice Neaud […] Je me suis rendu compte qu’on pouvait avoir en bande dessinée une dimension de discours, avec une narration différente de ce qu’on avait pu lire jusque-là, et qu’il y avait moyen d’y amener ses questionnements, ses thèmes, ses convictions, ses interrogations. Non pas que la bande dessinée n’ait jamais été politique, mais quand elle l’était, c’était souvent en ayant recours à la fiction. Ce qui posait toujours problème chez moi en tant que lecteur, c’est qu’on inventait un personnage de fiction pour parler d’une vraie situation dans le monde et pour moi c’était parfois un peu maladroit. On voyait ça dans certains album de Hermann ou de Cosey, on sentait ces auteurs désireux de parler de politique, mais ils le faisaient d’une façon qui ne me convainquait pas complètement parce que ce recours à la fiction éloignait alors que précisément le mouvement était de se rapprocher du réel. Et puis la bande dessinée autobiographique est apparue avec un récit à la première personne qui donnait cette inscription dans le réel, mais elle me semblait assez souvent timide ». Viennent alors les premiers livres de Joe Sacco, et Rural ! d’Étienne Davodeau, qui se remémore également l’impact de Palestine sur son travail :

Palestine, Joe Sacco, Vertige Graphic, 1996

« J’ai encore en tête le sentiment d’ébranlement que m’a provoqué la lecture du premier livre de Sacco. Il ouvrait une porte derrière laquelle il y avait un territoire gigantesque qu’on pouvait parcourir. » C’est également en écoutant les émissions de Daniel Mermet sur France Inter qu’il a osé faire de ce « plaisir de recueillir une histoire qui n’est pas la sienne » une œuvre graphique lui semblant « que la bande dessinée avait des vertus sous-exploitées, sous-estimées pour aller vers ce genre de récit ». « Proposer à lire des livres, c’est un pouvoir qu’on a. La question de la responsabilité de ce qu’on raconte se pose. On peut donc aussi prêter son travail pour en faire une sorte de porte-voix pour des gens dont on pense qu’ils n’ont pas eu assez la parole, par exemple »
C’est donc grâce à l’émergence d’une voix intime, personnelle, que le réel, celui des autres, a pu également s’inscrire dans le paysage d’un art en mutation, et devenir acte politique.

Effacer le JE ?

On connaît la propension qu’ont de nombreux dessinateurs à se représenter dans la mise en scène de leur reportage ; Étienne Davodeau en est un éminent représentant. Le débat s’est ouvert sur le sujet entre les deux auteurs. Pour le créateur des Ignorants, faire rentrer l’auteur dans le champ, c’est « rappeler en permanence que ce sont des récits subjectifs, que ce sont des récits menés par quelqu’un qui essaie de trouver des informations sur une situation donnée, qui se plante, qui hésite… ; c’est une façon de l’authentifier. Si on proposait une sorte de produit fini tout à fait verrouillé, sans les soudures, on aurait simplement le résultat du travail. En y ajoutant les conditions du travail, j’ai l’impression qu’on ajoute une espèce de sur-texte qui permet de l’enrichir, d’expliquer les limites et les avantages de la pratique de ce genre d’enquête en bande dessinée. Je ne perds pas de vue que quand je fais ces livres-là, je les fais aussi par rapport à ce qu’est la bande dessinée, ce que je pense qu’elle peut faire, ce que j’aimerais qu’elle fasse.  »

Les Ignorants, Etienne Davodeau, Futuropolis, 2011

De son côté, Philippe Squarzoni, se souvient qu’à la lecture du Livre Homicide de David Simon, dont il a réalisé l’adaptation, il a été touché par ce récit qui livrait « le point de vue des flics de la brigade de Baltimore ». « Dans le journalisme américain, on est un peu tous les mêmes : des hommes blancs, entre 30 et 40 ans, qui viennent un peu tous du même milieu socio-culturel, qui ont un peu tous le même regard sur le monde. Et il a choisi de s’effacer pour laisser parler des flics moustachus des années 80, un peu réacs, certains un peu misogynes, certains un peu racistes. C’est un autre point de vue sur le monde. » S’éclipser comme une manière de laisser la place aux autres voix…

Homicide, une année dans les rues de Baltimore (adapté du livre de David Simon), Philippe Squarzoni, Delcourt, 2016

Combler des failles sociétales

Acte politique encore, celui d’une éducation populaire.

David Vandermeulen, auteur et codirecteur de la collection « La Petite Bédéthèque des savoirs » du Lombard et Marion Montaigne, créatrice du blog « Tu mourras moins bête », sont revenus sur les raisons du succès de la vulgarisation scientifique en bande dessinée. Ils l’ont notamment attribué aux failles de l’Éducation Nationale concernant les disciplines dites « dures ». Une grande partie de la population française se sent en effet inapte à en comprendre les enjeux, alors même que le désir s ‘exprime. Les deux intervenants envisageaient ainsi la bande dessinée comme une clé d’entrée, invitant à aiguiser une curiosité qui ne cherche qu’à être assouvie.

De son côté, Benoit Collombat, reporter pour France Inter et co-auteur avec Étienne Davodeau de Cher Pays de notre enfance, est revenu sur la crise que vit le journalisme, et les restrictions de liberté qu’elle induit. Les médias se voient obligés de traiter des mêmes sujets, au même moment, le temps de travail alloué à chacun d’entre eux est bien trop restreint pour toucher à la profondeur des problématiques, et l’espace de diffusion se cantonne aux lecteurs/auditeurs traditionnels. « Avec cette possibilité de faire de la bande dessinée de reportage, une grande partie de ces contraintes sautent. » Il a également exprimé son désir de populariser certains sujets, et de faire confiance à l’intelligence des gens qui s’y intéresseraient.
De la même manière, Aurel et Thibault Soulcié, tout deux dessinateurs de presse, ont insisté sur la liberté qui leur était dévolue. Contrairement aux journalistes dont ils illustrent le texte par exemple, ils ont une marge de manœuvre presque illimitée : « On nous demande un point de vue d’auteur », a expliqué Aurel. Le dessinateur peut ainsi s’autoriser un ton, un décalage, un pied de nez, que le rédacteur se serait refusé. « On a le cul entre trois chaises : l’artiste, le journaliste, l’humoriste. Après, on peut mettre une fesse plus ou moins sur une de ces chaises. »

A nouveau donc, le neuvième art et ses pratiques associées étaient envisagés comme un espace qui comblait certains manques d’une société qui maltraite son éducation comme son information.

Métaphores, grammaire et chemins faisant

Mais la bande dessinée ou le dessin de presse ne sont pas simplement des moyens de transmission mais bien évidemment des arts ; c’est donc tout naturellement que chacune des rencontres a glissé vers la question du langage propre au dessin, qui en confère toute la puissance.


A propos de ce dessin de Thibault Soulcié, la discussion avec Aurel s’est engagée sur la force de l’image. Pour l’auteur de la caricature, le recours à l’animalisation permet que « les relations de domination, de prédation [soient] beaucoup plus claires. » Et Aurel de préciser : « la langue française est très imagée. Tu traduis une métaphore ou une allégorie qu’on a l’habitude d’utiliser dans le langage courant en dessin, et déjà tu as un décalage. C’est quelque chose qui existe dans la manière d’utiliser le langage en permanence, qui est visualisé d’un coup, tel quel. » Il a ainsi expliqué qu’il aimait pour sa part « bien jouer sur les différences d’échelle. Avoir des petits personnages qui vont affronter des choses énormes. Tu n’as pas besoin de rajouter grand-chose dans le texte, parce que c’est immédiatement parlant. », ajoutant pour conclure : « Notre Graal c’est d’aller vers le moins de texte possible.  »

Thibault Soulcié, Aurel et Patrick Roger. Photo David Nea

Pour Philippe Squarzoni « le cinéma documentaire a une longue existence derrière lui, je pense que quelqu’un qui ferait aujourd’hui du cinéma documentaire pourrait regarder le corpus de films qui existent pour trouver des solutions. D’une certaine façon, nous on est un peu à inventer chemin faisant. » L’auteur a ainsi manifesté son enthousiasme à s’inscrire au cœur d’un langage naissant . « A chaque livre, on se retrouve à développer de nouvelles réponses formelles, une nouvelle grammaire. […] L’art de la création, l’œuvre nait à partir du moment où les contraintes de ce que vous voulez évoquer et les limites, mais aussi les qualités du médium que vous utilisez vont vous amenez à devoir créer quelque chose de nouveau. […] Dire la longueur sans être lent, la répétition sans être redondant, l’immobilisme sans être statique, c’est excitant, et moi c’est là que je me réveille. »

C’est bien tout ce que l’on souhaite à cette bande dessinée documentaire, qui peine parfois à explorer ses propres possibilités : l’excitation de l’expérience.

Sarah Dehove

Article également publié ici : http://www.avoir-alire.com/la-revue-dessinee-fait-ses-conferences