img001Certains pourraient voir Vive la Marée – ainsi que Fenêtres sur rue – comme une bande dessinée « concept ». L’héritage cinématographique de Tati y sonne comme une évidence, sans surprise pour le cinéaste qu’est également Pascal Rabaté. Long plan séquence certes, mais également et peut-être surtout regard sur ce milieu populaire que l’artiste angevin ne cesse de scruter, ce livre, co-écrit avec David Prudhomme est avant tout poésie. Celle du langage, de ces phrases-images, des métaphores verbales ou graphiques.

C’est à Saint-Malo que nous avons eu le plaisir de revenir avec l’auteur d’Ibicus sur l’itinéraire de ses créations.

Bonjour Pascal Rabaté, peux-tu nous raconter ton parcours ?

Je suis né à Tours, aux Dames Blanches, je dis ça parce que Prudhomme y est né aussi, 8 ans après. Et je crois qu’Hervé Bourhis aussi, donc c’est une clinique de dessinateurs ! Mes parents tenaient un commerce d’articles de pêche à Angers. Je suis rentré aux Beaux-arts en 1980, et j’en suis ressorti en 1985. A cette époque – et d’ailleurs ça n’a pas changé- les écoles d’arts n’appréciaient guère le support bande dessinée, donc j’ai fait autre chose : de la vidéo, de la gravure. Et au sortir je suis revenu à la bande dessinée en exerçant divers petits métiers : pompiste, modèle… En 1989 j’ai fait mon premier album, en 1993 j’ai réalisé mon premier court métrage ; depuis 2008 j’alterne entre cinéma et bande dessinée. Je suis extrêmement brouillon, j’ai envie de tout embrasser, mais de manière non professionnelle : tous mes projets sont motivés par l’envie, pas par le métier. Je pense être un touriste ou un amateur éternel dans le sens où je casse mes jouets à chaque projet. Après ça marche plus ou moins, de manière plus ou moins bancale. Mais comme a fit Cocteau : « je préfère claudiquer harmonieusement que marcher droit. »

On sent d’ailleurs que tu es en recherche perpétuelle. Entre Ibicus et Vive la Marée, il y a un fossé, non ?

Il y un terreau commun. Houston a fait des policiers (le Faucon Maltais), des films de mafia plus ou moins humoristiques, il voyageait de genres en genres. C’est quelqu’un qui voulait essayer de tourner autour d’un modèle, le voir sous toutes ses faces. Moi j’ai des angoisses récurrentes dans tout mon travail. Entre Ibicus et les Petits Ruisseaux, on est sur une même histoire. Il y a d’un côté un personnage lâche, sans scrupule, qui essaie d’avancer mais surtout de survivre ; qui tombe mais qui se relève. De l’autre, quelqu’un qui tente de savoir s’il doit se laisser mourir ou s’il faut qu’il continue. Je crois que la thématique tout au long de mon travail a été la survie. L’homme qui tombe m’intéresse, et l’homme qui se relève encore plus. Et puis le non spectaculaire, tout ce que les autres ne regardent pas. C’est là-dessus qu’on s’est retrouvé avec Prudhomme pour Vive la Marée : avec les gens du peuple, parce qu’on en est issus.

Mais Ibicus est à part : il est très sombre, contrairement aux autres, non ?

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Ibicus, Pascal Rabaté, Vents d’Ouest, 1998-2001

En faisant Ibicus, je revenais à quelque chose qui avait été un choc dans ma vie : la découverte du mouvement expressionniste allemand quand j’étais étudiant, Grosz, Beckman, Otto Dix, Kirchner, Murnau, Fritz Lang… C’était une écriture très sociale, puisque ce sont des artistes qui ont participé à la Première Guerre Mondiale, qui se retrouvent dans une Allemagne qui a tout perdu ; tous plus ou moins affiliés au Parti Communiste. Et ils sont partis sur une espèce de torture du corps, de la matière ; ils travaillaient beaucoup sur le support impression. Moi je faisais déjà de la gravure aux Beaux-Arts, mais ça a bouleversé ma manière de travailler. Quand je suis revenu à la bande dessinée, je n’ai bizarrement pas réussi à mettre en application ce travail de l’image torturée, de lumière. Quand j’ai lu ce roman, j’ai eu une réminiscence de tout ce qui m’avait passionné à cette époque, que j’essayais petit à petit d’instiller dans mon travail, mais sans réussir à l’affirmer. Ce roman parle à la fois de la grande Histoire, mais surtout d’un petit rat qui est dans un bol de lait, qui bat des pattes et qui réussit à transformer la crème en beurre. Et j’y ai vu toute la vase dans laquelle j’avais envie de me rouler, et que je n’aurais pas assumé si j’avais écrit le scénario. Je me suis servi de lui pour aller fouiller dans ma partie sombre.

Après ça, tu vas explorer le milieu populaire dans toute sa complexité. Qu’est-ce que tu y recherches ?

C’est l’humain. Je me sens extrêmement belge, dans l’esprit. Quand j’entends Poelevoorde, quand je vois le cinéma de Bouli Lanners, celui de Delvaux : ce sont des gens qui pensent au premier degré et qui parlent au premier degré. Et je revendique un premier degré dans tout mon travail. Je n’ai pas de second degré, je n’ai pas d’entre parenthèses. Avec Prudhomme quand on s’est baladés à Pallavas-les-flots, on s’est retrouvés dans un palais du kitch. Il y a des phrases que l’on a réellement entendues : « les vieux sont très colorés » ; des trucs comme ça c’est jackpot ! Je suis issu du milieu populaire, et je veux être témoin de ça. Je veux parler de ce que je connais, de ce qui me touche. J’ai mis toute ma famille dans mes bouquins. Le bonheur, c’est quand ils ne se reconnaissent pas et qu’ils en rigolent. J’habite maintenant à Paris, une ville où on est tous un peu apatrides. Et mes livres me permettent de renouer avec mon histoire, mes ancêtres, mon milieu, de ne pas me renier.

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Vive la marée, David Prudhomme & Pascal Rabaté, Futuropolis, 2015

Dans Vive La Marée, on sent effectivement que tu vas chercher la poésie de ce milieu, mais on voit également que si tu n’en trouves pas, tu la crées : par des mises en écho, des métaphores…

On cherchait effectivement le décalé des situations, et la petite musique. Cette espèce de petit harmonica en plastique. J’ai lu une interview de Dumont sur son projet de P’tit Quinquin, qui a provoqué de très vives réactions, où il disait : « la saleté peut être aussi dans le regard des autres. Moi, j’ai vu ce gamin avec un bec de lièvre, j’ai vu quelque chose, un naturel, un hors-code. Je ne dénonce rien, j’ai juste travaillé avec des gens qui m’inspiraient. Maintenant, les gens peuvent m’attaquer, moi je sais comment je regardais les choses, et je ne vais dicter ma façon de regarder aux spectateurs. »

Comment avez-vous travaillé ensemble, avec David Prudhomme ?

Sur ce projet, au début, on ne savait pas comment on allait procéder. On a d’abord fait des repérages. Prudhomme m’a proposé d’aller à Pallavas-les-flots, qui est quand même le patelin de Dubout. Il a été le fantôme de ce projet, voire un maître. C’est un dessin formidable, à la limite de tomber dans le vulgaire, sans jamais le faire ; il fait du froid et du chaud, des architectures tirées à la règle et des personnages extrêmement ronds.

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La partie de pétanque, (illustration du livre La Gloire de mon père), Albert Dubout

A l’origine, on voulait faire un livre sur les jardins ouvriers, qui sera en fait notre prochaine collaboration avec David. On a fait un plan de ville, avec un stade, un cimetière, et puis l’un de nous a mis une plage, et petit à petit, on s’est dirigés vers ça, on a laissé les jardins, on a gardé le petit train. Et quand on a fait les repérages, on s’est mis à ouvrir les yeux, et écarter les oreilles.

On s’est retrouvés dans une orgie d’architectures ratées, mais qui finissent par être touchantes, comme des sculptures d’art brut. Un monstre, mais un monstre sympathique. On y a passé quatre jours formidables, à voir des choses qui étaient de l’ordre du décalé, comme une fille qui vend des poissons le matin et des tongs le soir… On était dans notre milieu, dans le bonheur de l’observation, du bon mot.

C’est un projet qui nous tient d’autant plus à cœur que du fait du papillonnage, on ne s’attarde pas sur les personnages, on n’a pas le temps de les juger. Et en même temps, oui, il y a des réflexions cyniques. Bref, on a fait tout un repérage, en allant à Cap Breton, Pornic, à Arcachon, dans les campings, les hôtels, et ensuite on a travaillé chacun de notre côté. Mais on s’est rendu compte qu’on n’y arrivait pas, qu’on avait besoin de se voir, d’avoir un jeu de rebond, de surprendre l’autre. Et dès que l’un disait « non, ça va trop loin », l’autre disait « non, on y va. » J’ai l’impression que ce sont nos deux côtés les plus solaires que l’on a mis dans cette bande dessinée, que notre regard n’a jamais été sali. On a joué tout le temps : à découper, à observer, à dessiner, à faire des sketchs. Ce projet est resté celui d’un emballement de gamins.

On voulait que chacun garde son identité, lui faisait certains personnages, moi d’autres. Et ensuite, tout s’est mêlé, on s’est retrouvé à se passer des personnages, et au final, sur certaines planches, on ne sait plus qui a fait quoi.

Si tu avais le pouvoir de pénétrer le crâne d’un auteur, chez qui irais-tu et pourquoi ?

Je papillonne tellement aux niveaux des influences… Je parlais des expressionnistes, j’ai appris à lire avec les Pieds Nickelés, Tintin… Buzzelli après, et Muñoz. En réalisateurs, il y a des gens comme Tati qui m’ont beaucoup marqué. Mais je ne sais pas si j’ai envie de rentrer dans la tête de quelqu’un pour y foutre le bordel ou pour piller, tu vois !

J’irais bien déplacer des meubles dans la tête de Dumont quand même ! Comprendre comment il en est arrivé à avoir ce rapport à la création aussi détaché du spectateur. C’est quelqu’un qui lance ses questions et qui laissent les gens se démerder avec, sans attendre des réponses. Je suis son cinéma depuis La vie de Jésus. Il est à la fois plastique et animal, c’est ça sa force. C’est un vrai plasticien, et en même temps il ne laisse jamais la plastique prendre le pas sur ce qu’il a à dire. Donc j’aimerais bien aller visiter sa tête, en me disant qu’il y a des pièces qui doivent être bien rangées, et d’autres ou ça doit être le bordel. C’est ce froid et chaud qui doit être passionnant.

Sarah Dehove

Interview réalisée le 24 octobre 2015, bientôt publiée également sur planetebd.com