Fin de dimanche après-midi. Quai des Bulles 2016 touche à sa fin, la pénombre enveloppe progressivement les environs du Palais des Congrès, une toute dernière conférence s’initie dans l’amphitéâtre Maupertuis… académiquement intitulée “la bande dessinée érotique”.
Roger Fringant et Erwan L’Irlandais, animateurs de l’émission Plume et Pinceau sur la radio associative rennaise Canal B, font le show. Agrémentée d’illustrations projetées, la conférence dresse un panorama de la bande dessinée érotique occidentale des XXème et XXIème siècle. Sans ambition d’analyse approfondie, elle offre cependant une vue d’ensemble enrichissante pour les néophytes.

L’exaltation du corps féminin

A l’origine uniquement destinée à un lectorat masculin hétérosexuel, cette littérature fantasme le corps féminin sous des formes évoluant avec le temps.

{Illustrations of Lysistrata}, Aubrey Beardsley, eBooks@AdelaideAubrey Beardsley, Illustrations of Lysistrata, 1896

Du point de vue des deux compères rennais, le travail d’Aubrey Beardsley constitue un véritable point de départ. Remarqué pour ses remarquables aplats noirs, il met en scène, dans le style “Art nouveau” de l’époque, des femmes plantureuses, aux formes et à la pilosité naturelles. Au coeur de la tradition des illustrateurs érotiques – qui aiment à adapter de grandes oeuvres de la littérature – il reprend la pièce d’Aristophane, Lysitrata, attribuant ainsi aux visages les traits de la statuaire grecque.

illustration Alberto Vargas

Figure fantasmatique on ne peut plus célèbre, celle de la Pin Up, initiée par Georges Petty dans les années 20-30. “La Pin Up américaine ou comment les hommes vont découvrir qu’en plus des seins et des fesses, les femmes ont aussi des jambes ! ”, analyse Roger. Popularisées par Alberto Vargas qui verra de bon ton de les représenter sur des bombardiers B29 forteresse volante, ces femmes font apparaitre la représentation de la « femme parfaite, pure construction mentale, fantasme au sens strict ». Les “jambes sont interminables, les poses lascives et faussement innocentes, le regard ne semble être destiné qu’à vous.”
Les calendriers de Gil Evren participeront également à cette iconisation massive de ces corps fantasmés.

La fin de la guerre voit ensuite fleurir les premières bandes dessinées de charme, comme celles éditées par la maison d’édition Humorama. “Ces comics auront en commun de présenter les femmes comme des créatures tentatrices que des hordes d’hommes convoitent sans retenue.”

Le glamour des années 60 trouve son climax dans les travaux d’auteurs pourtant davantage enclins à l’humour qu’à la sensualité : les fondateurs de Mad, Harvey Kurtzmann et surtout Will Elder, qui crée le personnage de Little Annie Fanny pour Playboy. Durant 26 ans, elle marquera la bande dessinée de charme et se verra traduite en plusieurs langues.

Guido Crepax, Justine, d’après D.A.F. de Sade, Le Square, 1980

Les années 60 sont également marquées par l’arrivée de Valentina, personnage mythique de Guido Crepax dans la série Neutron (rééditée chez Cornélius).
Les femmes du dessinateur sont “minces, délicates, oblongues associées généralement à une sexualité très cérébrale. Les rapports de dominations sont souvent présentés : l’adaptation de Justine du marquis de Sade en témoigne clairement.”

Marie-Gabrielle en Orient, Georges Pichard, Glénat, 1981

Jean-Claude Forest, Fluide Glacial #1, 1975

Du côté des français, Georges Pichard, associé à Jacques Lob puis Georges Wolinsky, se concentre sur la pratique du bondage… Jean-Claude Forest de son côté, parvient, grâce à son éditeur Eric Losfeld à publier Barbarella malgré les ciseaux de la censure. “Barbarella, ce n’est pas seulement une plantureuse aventurière de l’espace mais aussi une femme libre, présentatrice du courant féministe qui tend à se développer à cette époque.”

Milo Manara, illustration

Chez les italiens, parallèlement à la série Nécron de Magnus, émergent les récits du grand maître Milo Manara : Le Déclic, Le Parfum de l’invisible, El Gaucho…. “Manara, c’est une esthétique chic et espiègle, incontournable des années 70-80.”

La question du scénario

Constatant ensuite les différentes violences réservées aux femmes dans les scénarii de cette bande dessinée érotique, Roger Fringant et Erwan L’Irlandais retracent le combat qui vu le jour dans les années 60, lorsque les auteures ont pris la parole.

Wimmen’s comix #1, 1972

Des dessinatrices de l’underground américain se regroupent en effet pour faire face à la violente misogynie de leurs confrères ; nait ainsi en 1972 le Wimmen’s comix collective. Trina Robbins et Iora Fountain, la femme de Gilbert Shelton, publient ainsi 17 numéros de bandes dessinées “dans lesquelles le sexe est très présent mais avec une approche radicalement différente : les femmes prennent le pouvoir dans la chambre à coucher, se battent contre le harcèlement sexuel et abordent des thèmes liés à la santé. »


Tits and clits #6, 1972

Ces publications, comme Tits & Clits, ont subi une censure sociale et institutionnelle extrêmement forte, jusqu’à se vendre sous le manteau.

En Europe, des auteures s’emparent également des questions de sexualité, comme Giovanna Casotto, première dessinatrice pornographique italienne, ou Claire Brétécher et Florence Cestac en France. Le désir se voit désormais du point de vue des femmes.

Ah Nana #9, 1978

Mais là encore, la censure fait rage, et le magasine Ah ! Nana , classé revue pour adultes interdite au moins de 18 ans, défendue d’exposition en kiosque, ne publie que quelques numéros.

Ce n’est que dans les années 2000 que de jeunes auteures reprennent à leur compte le plaisir sexuel : Sibylline et Premières fois, Milly Chantilly et ses Confessions d’un canard sex toy, ou Aurélia Aurita avec Fraise et chocolat.

Pour clore cette observation des scénarii, les deux intervenants listent les thématiques récurrentes du genre : le sadomasochisme et le bondage, le porno chic, le sexe de sciences-fiction, “la perruque poudrée et le costume historique” et le “sexe rigolo”.

Libération des moeurs et censure

La bande dessinée érotique et ses mouvements reflètent évidemment les évolutions morales des sociétés dans lesquelles elle voit le jour.

Robert Crumb

La libération sexuelle des années 60 s’incarne ainsi par exemple dans les oeuvres de Crumb – cependant réputé pour sa misogynie-, celle d’une normalisation de la sexualité gay et lesbienne dans celles de Jerry Mills ou Tom of Finland.

Gay comics #6, 1985
Tom of Finland, illustration, 1982

Le premier est auteur de la couverture du sixième numéro de Gay Comics parue en 1985, qui “incarne bien l’affirmation d’une sexualité et d’un désir mais aussi d’un moi profond qui possède ses propres interrogations, par exemple lorsqu’il s’agit de réagir à l’émergence du sida qui causera par ailleurs la mort du dessinateur.” Le second, “c’est un peu le Alberto Vargas gay : Vargas fantasme sur la femme en pin up et Tom of Finland propose une version idéalisée du corps masculin, musclé, membré et looké de cuir ou en costume.”
Le travail de Pochep dans Fluide Glacial ou Le Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh participent en France à cette énonciation des problématiques liées à l’homosexualité.

Pochep, Lady Oscar, 2010

Cependant, l’histoire de la bande dessinée pour adultes est marquée par une confrontation systématique à la censure. Les éditions Elvi France, nées en 1970, se seront ainsi vu être affectées de 700 interdictions au long de leurs vingt années de publications.

Les deux intervenants concluent la conférence par leur foi en cette bande dessinée érotique, pourtant marquée par une rude concurrence de la vidéo, grâce à l’arrivée d’auteures vouée à redynamiser le genre, ainsi qu’au nécessaire effort à faire sur les scénarii pour se démarquer du porno sur internet…
Et deux conseils de lecture :
- Les melons de la colère de Bastien Vivès dans la collection BD cul des Requins Marteaux
- Discipline de Xavier Duvet chez Tabou édition

Sarah Dehove

Article également publié ici : http://www.avoir-alire.com/panorama-de-la-bande-dessinee-erotique