victor-hussenot-la-casa-couverture-singleParce qu’onze ans d’existence ça se fête, les éditions Warum ont profité de cet anniversaire sans zéro pour monter une exposition en octobre dans une péniche parisienne, ainsi que pour rééditer certaines références de leur catalogue. La Casa de Victor Hussenot fait partie de ces livres bénéficiant d’une seconde vie. Prolongée de planches inédites en couleur et d’un entretien avec l’auteur, mené par Maël Rannou (et initialement publié sur du9) ce projet de fin d’étude refait donc surface trois ans après sa première édition. Remarqué pour Les spectateurs, le jeune auteur signe ici une œuvre d’une maturité exemplaire.

« [La bande dessinée traditionnelle] fait usage, en effet, d’un dessin narratif dont l’une des caractéristiques est d’être anthropocentré, c’est-à-dire de privilégier le personnage, agent de l’action, au point que la vignette apparaît comme un espace taillé sur mesure pour lui, comme son “habitacle naturel.” »[1] Voilà une anti-définition parfaite de La Casa. Bien loin d’incarner une histoire, les personnages sont les éléments d’un dispositif, d’une structure en mouvement que constitue le livre. En mouvement, car la lecture fait circuler notre regard et tourner les pages de cet objet de papier qui joue de nos interventions.
Si le terme de casa évoque aussi bien les cadres composant une bande dessinée — ceux des vignettes, mais également des planches, des pages, de la couverture- il désigne également dans certaines langues latines un lieu d’habitation. Or, dans La Casa, personne n’est « comme à la maison »… Le récit fait ici de l’instabilité et la fragilité ses lois : personnages, espaces, temps, structures se voient soumis à la puissance de forces déstabilisantes, voire malmenantes.

La page de garde, traditionnellement blanche, nous l’annonce : « Je vous préviens, les gars, ça va pas être de la tarte cette histoire. » Trois hommes au rire sarcastique et au sourire en coin s’adressent ainsi à une bande de forçats à l’uniforme rayé, que l’on retrouvera par intermittence occupés à déplacer, construire, maçonner l’architecture des pages. Le processus créatif, envisagé comme un chantier, se ferait donc au cours même de notre lecture. D’ailleurs, comme pour nous rappeler les rituels à l’œuvre, la page de titre, la suivante donc, efface le nom de l’éditeur au profit d’une case signifiant que « là, ça commence… », à l’instar des trois coups marquant le début du spectacle. Mais le verso bouleverse ce calme initial : un corps chute de tout son poids sur la scène d’introduction figurant deux hommes dans un salon…
Les règles sont posées : la case ne sera pas l’outil oublié d’une histoire, mais la matière même de sa destruction ; il faudra dès lors l’envisager comme un objet en soi, dont les traits seront la marque d’un volume, et a fortiori d’un poids. Oui, le livre se tiendrait presque à la verticale, puisque qu’une force gravitationnelle semble régir ce monde de papier, qui passe de deux à trois dimensions. Mais qui ne se renie pas pour autant, bien au contraire : dès les planches suivantes, les cases s’envolent, se chiffonnent…

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L’illusion référentielle mise à mal, la bande dessinée énonce ce qu’elle est et fait de son identité, de son matériau, un récit. On pense aux travaux de Fred, à ceux de Marc-Antoine Mathieu ou de Gotlib bien sûr. La case se dit décor ; les protagonistes multiples et anonymes s’affirment agents d’action ou simplement êtres-là ; les pages se déclarent dispositif scénographique ; l’auteur se donne des avatars — concepteurs sadiques et dominateurs ; le lecteur est sujet du processus.
Le livre se veut ainsi espace, ou multiplicité d’espaces au sein desquels l’on circule, l’on chute, l’on traverse le vide, l’on ressent les limites, l’on tourne les pages, l’on bouleverse ses repères. Au cœur de ce qui se révèle être une performance de papier, les frontières s’annulent, les seuils se franchissent, les bords s’interrogent. Il est d’ailleurs souvent question du « néant », cet hors-monde indéfinissable, qui ouvre les portes de l’infini.

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Case-départ, case-prison, case-tableau, case-porte, case-écran, case-miroir : au long de ces variations autour de l’objet graphique, Victor Hussenot déploie un champ des possibles aussi stimulant qu’incisif. Cette vignette, censée être un « habitacle naturel », un environnement familier, rassurant, pour les personnages d’une histoire qui œuvrerait à leur individuation, n’est ici que mise en crise. L’humour aussi cynique qu’absurde orchestre des relations de violence, d’agression, de domination.
La succession de gags, tenant chacun sur quelques pages, s’appuie sur le principe de perturbation. Des hommes ou femmes existent, simplement, contemplent, souvent, tandis qu’un être agissant vient semer le chaos dans leur état de quiétude. Certains ont droit à la propriété, soit à la possibilité d’habiter une case, un environnement ; d’autres non. Tandis que certains se réjouissent de leur liberté hors-cadre, d’autres se voient enfermés dans une case/cage. La Casa se veut le parangon d’une société qui s’affronte, se brutalise, se brise. Le cadre s’avère être la marque d’une profonde discrimination, et d’une puissante incertitude. Celle d’une Histoire dont on ne connaît plus la vérité, celle d’une liberté pour laquelle il faut encore lutter. Mais peut-être également d’une émancipation en cours, aussi artistique que sociale.

Sarah Dehove

[1]Bande dessinée et narration, système de la bande dessinée 2, Thierry Groensteen, PUF, 2011, p.35-36.

article également publié ici : du9

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