D’Angoulême, il est toujours difficile de partir sans le regret d’une manifestation manquée tant le champ est vaste et le temps court. Le soupir de cette année est attribué aux expositions Will Eisner et Miroslav Sekulic-Struja, dont d’autres rédacteurs d’Avoir Alire parleront sans doute avec réjouissance. Reste cependant le souvenir de brillantes découvertes, et la trace d’interrogations fertiles.
Confiné aux hauteurs du centre-ville, le parcours relaté ici se consacre à certaines expositions marquantes, par le plaisir procuré ou les réflexions soulevées.

Regard sur quatre expositions.

 

Hôtel Saint-Simon : Knock Outsiders Comics

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Exposition Knock Outsiders Comics – ©Frédéric Michel

Maison d’édition à l’honneur de ce festival 2017 – une exposition, trois titres en lices, et un fauve d’or – le Frémok présentait à l’Hôtel Saint-Simon les œuvres issues de leur collaboration avec l’atelier ’S’. Un projet à l’initiative d’Anne-Françoise Rouche, directrice du centre d’Expression et de Créativité pour adultes handicapés, qui unit depuis des années Thierry Van Hasselt,Dominique Goblet et Olivier Deprez aux artistes de cet établissement. L’enthousiasme avait déjà été vif lors de l’exposition Vivre à Frandisco aux Rencontres du 9ème art d’Aix en Provence. La ville de carton créée par Marcel Schmitz, ici étriquée dans une petite salle, s’étendait alors de toutes ses formes et lumières dans le vaste espace de la fondation Vasarely. Moins spectaculaires, mais tout aussi saisissants, se sont imposés les travaux de Sarah Albert et d’Yvan Alagbé.

La première a tout juste 21 ans, et dessine sur des carrés de tissu à motifs des galeries de personnages, l’un endormi, d’autres concentrés sur leur travail ; souvent de dos, parfois inachevés. Règnent sur ces planches subtiles un calme apaisant, et le charme d’un trait qui considère ses matières.

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Sarah Albert, Sans Titre, 2016
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Sarah Albert, Sans Titre, 2016
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Sarah Albert, Sans Titre, 2016

Le second, cofondateur des éditions Amok, puis Frémok, mène un projet collectif de détournement des gravures de Gustave Doré illustrant la Bible. Un dessinateur, membre de l’atelier S ou non, interprète ainsi une de ces scènes, qui sera gravée par un(e) autre sur plaque de linoléum. Se construit ainsi progressivement une histoire à x mains, qu’Yvan Alagbé réécrit sous le titre de L’Évangile Doré de Jésus Triste. D’un texte divinement drôle aux images pudiquement belles, émerge un récit polyphonique qui porte bien sa phrase liminaire : « Au commencement était la Joie ».

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Yvan Alagbé, Pascal Leyder, L’Evangile Doré de Jésus Triste, 2015-2016
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Yvan Alagbé, Marie Bodson & Benjamin Monti, L’Evangile Doré de Jésus Triste, 2015-2016

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Musée d’Angoulême : Rétrospective Kazuo Kamimura

Présenté pour la première fois en France, le travail du japonais Kazuo Kamimura, mort en 1986 à 45 ans, après une courte mais intense vie de jouissances, énonce progressivement sa puissance au cours de l’exposition qui lui était consacrée. Si les premières planches aperçues laissaient tant soupçonner la splendeur du trait qu’une certaine mièvrerie des sujets – portraits de femmes aux visages légèrement penchés en signe de fragilité, fleurs en éclosion…- les cimaises suivantes faisaient place à un érotisme aussi délicat qu’ardent. Maitre du gekiga, ces « dessins dramatiques » adressés aux adultes, Kamimura parcourt l’intimité des hommes et femmes japonais(es) des années 60-70. L’admirable jeu de clair-obscur affirme ainsi les dualités à l’œuvre dans la difficulté à vivre en couple, ou dans une sexualité explorant ses libertés.

À voir jusqu’au 12 mars 2017, au Musée d’Angoulême.

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Kazuo Kamimura

Ces deux expositions, documentées, aussi bavardes que respectueuses des silences de l’image, invitaient à la jubilation de la découverte, et donnaient sens aux œuvres en présence.

A l’inverse, deux autres expositions ont à nouveau soulevé les faiblesses de certaines mises en espace de la bande dessinée.

 

Espace Franquin : Loo Hui Phang, synoptique

L’on s’enthousiasmait de la visibilité donnée à l’art scénaristique, ainsi que de l’autonomie qui avait été laissée à la co-auteure de L’odeur des Garçons affamés quant à la conception de sa propre exposition.
Intitulée « synoptique », celle-ci promettait une appréhension globale et immédiate de son travail. Le risque, qui n’a pas su être évité, était de ne pas dépasser la surface.
Certes thématisé par des espaces consacrés aux sujets abordés (« désir », « rêves », « utopie »…) aux cours de ses multiples collaborations, le parcours se limitait pourtant à l’observation de planches, juxtaposées les unes aux autres. L’installation minérale de l’entrée ou les citations de dessinateurs qui jalonnaient la visite n’ont malheureusement pas suffi à construire une profondeur, ni à exploiter la richesse de son œuvre pourtant polymorphique. En atteste l’entrée sur son écriture de la magnifique performance Billy The Kid, I love you – à laquelle on avait assistée au festival Pulp (à la Ferme du Buisson) du printemps dernier – résumée à une documentation bien ténue de son élaboration.

 

Maison des Peuples et de la Paix : Quand la BD s’en mêle

Plus décevante encore, et questionnante, la visite de l’exposition « Quand la BD s’en mêle » organisée par la Maison des Peuples et de la Paix. Manifestation off du festival, elle est traditionnellement consacrée à des bandes dessinées politiquement engagé(e)s. Les sous-titres des années précédentes (« des mouvements citoyens dans la bande dessinée », « des résistances dans la bande dessinée », « carte blanche à Étienne Davodeau ») éclairaient la démarche. Cette année, l’affiche annonçait la présentation des livres de Rachel Deville, Mai Li Bernard, Laureline Mattiussi, Marie Deschamps & Eric Wantiez, et Bast & Ferenc.
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La Maison Circulaire, Rachel Deville
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Cyanotypes, Marie Deschamps
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Je viens de m’échapper du ciel, Laureline Mattiussi
A observer la programmation, nul doute ne perçait : exceptés les deux derniers auteurs – dont Le Doigts d’honneur a été parrainé par Amnesty International – les invitées fraternisaient par le simple fait d’être…des femmes. Rien n’enlevait au plaisir déjà éprouvé de se plonger dans les planches de La Maison Circulaire, Mortelle Vinasse, Pigmentation d’un discours amoureux ou Je viens de m’échapper du ciel, mais… quel sens donner à cette mosaïque d’œuvres sans cohérence, ni énoncée ni sensible ? L’absence de sous-titres laissait dès lors craindre une intention bien peu assumée… Un silence gêné qui faisait par ailleurs résonner celui du collectif BD égalité à l’origine de la polémique du Grand Prix 2016, étrangement absent des conférences et rencontres de cette édition 2017. Seule une journée d’étude auquel il a participé, « interroger le sexisme en bande dessinée » – dont un compte-rendu est disponible sur le site de Johanna Schipper – s’est tenue à l’École Européenne Supérieure de l’Image, indépendante du festival.
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Spin Off 2017 – © Frédéric Michel
Malgré ce constat d’un Angoulême, sans encombre certes, mais que l’on souhaite aller vers une réflexion plus aboutie, plus riche de ce que peut inventer et défendre la bande dessinée et ses acteurs/trices, on ne peut que se féliciter de l’éclectisme de la programmation. L’édition alternative et indépendante y trouve en effet une place non négligeable, au côté de Valérian ou de Spirou. Pour preuves : la résurrection du F.OFF, désormais nommé Spin Off, grâce à l’aide du festival, ainsi que la très enthousiasmante attribution du Fauve d’or au sublime Paysage après la bataille, publié chez Actes Sud BD/Frémok d’Eric Lambé et Philippe de Pierpont.

Sarah Dehove