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« Tulipe », de Sophie Guerrive, aux éditions 2024

Au creux d’une étroite rue d’Angoulême, se dressait, le temps du festival, un gros ours au T-shirt rayé et short vert. Derrière les vitrines de la galerie Art Image, il invitait, de son air naïf, à franchir le seuil de l’univers singulier créé par Sophie Guerrive. Tulipe, protagoniste du livre éponyme publié chez 2024 en 2016, semblait ainsi s’adresser aux enfants, et pourtant… Ce sont plutôt les adultes que l’auteure incite à se promener du côté de l’enfance, celle qui se perd dans la force d’une image, celle qui s’attelle aux réflexions essentielles de la vie.

Initialement publié en ligne, Tulipe déploie tout au long de ses strips une mosaïque d’aphorismes concernant le temps , l’amour, le sens que l’on donne à son existence . Portés par l’ours oisif, le caillou dépressif, Crocus le serpent désireux d’aventures, ou Violette l’oiseau bleu épris du soleil, ces raisonnements reflètent aussi simplement que possible nos angoisses existentielles.

Contrairement au statisme de Tulipe qui donne voix à l’ennui, Capitaine Mulet, publié la même année chez le même éditeur, joue de la circulation . Anti-héros, Célestin se voit missionné par le roi pour aller explorer les limites de la Terre, ou bien plutôt pour…ne plus être là. Par sa naïveté et son entêtement, l’homme agace tout ceux qu’il croise sur son chemin. Rejeté de part et d’autres, il nous emporte cependant dans sa course, dont l’objectif est sans cesse empêché. L’essentiel semble ainsi se résumer non à la destination, mais au simple déplacement. Un mouvement perpétuel qui n’est pas sans rappeler celui de la terre, des mers, des hommes et de leurs arts, de leur histoire. Empruntant autant aux épopées grecques qu’à l’humour de Beckett, à l’esprit d’un Don Quichotte ou à la forme des farces médiévales, le récit navigue sur nos héritages. Pour Sophie Guerrive, la vie, ou la vivacité, semble émerger de l’effervescence qu’offre l’entièreté de ce qui nous précède, des voix multiples d’un passé qui n’existent désormais que pour se mélanger, se nourrir. Il n’y a plus dès lors qu’à décaler le réel pour mieux en rire, malaxer la langue pour en tirer son énergie, et sourire de l’ignorance qui englue les êtres dans leurs croyances.

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« Capitaine Mulet », de Sophie Guerrive, aux éditions 2024

Ce qui surprend chez Sophie Guerrive n’est cependant pas tant la force de ses récits, mais bien davantage son art du dessin. Elle crée là aussi une œuvre syncrétique, portée par un plaisir sensible de piocher là où la beauté règne.

L’on se souvient tous des heures passées penchés sur nos albums d’enfance, de ces pages vues et revues, scrutées, connues dans leur moindre détail. Lorsque plus rien autour n’existe.
Quand Capitaine Mulet interroge l’un de ses matelots : « Tu sais lire, toi ? », et que celui-ci rétorque « les images, oui. », presque tout est dit. Sophie Guerrive rappelle le caractère universel, atemporel, et primitif de l’image. Et nous convie à éprouver (de nouveau ?) la force de sa lecture dans le huis-clos de ses planches.

Le parcours épique de Célestin semble ainsi en réalité guidé par les voies menant aux joies de l’image, de ses détournements, de son ancrage dans nos légendes collectives. De l’impressionnisme de Van Gogh à l’art antique grec en passant par la gravure médiévale ou les miniatures orientales, le livre traverse ainsi les âges et les frontières esthétiques. Une jouissance donc, du trait, du motif, de la diversité, mais toute en retenue ; car chez Sophie Guerrive, rien ne dépasse. La précision de ses originaux n’en est que l’ultime preuve.

Et aussi dissemblables que puissent être ses livres, se retrouve toujours la puissance d’illustrations extrêmement maitrisées.
Médiévales , édité chez Ion en 2012 se présente sous la forme d’une pochette contenant cinq « grandes images (50 sur 60 cm) à déplier, regarder à la loupe pendant des heures. » Une invitation à l’attention, à l’exploration de ces dessins foisonnants de personnages tirés d’un imagier historique, mythologique, cosmogonique.

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dessin tiré de « Médiévales », de Sophie Guerrive, aux éditions Ion
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« Bataille » de Sophie Guerrive

Son dernier projet, Bataille , découvert à l’exposition, est un long rouleau de sept mètres que le visiteur pouvait animer à l’aide d’une manivelle. Une histoire de l’humanité et ses littératures, à lire selon sa chronologie, ou à son encontre. Édité en juin 2017 aux éditions Ion en leporello- ou « accordéon »- il nous invitera à renouer avec ces temps ou les histoires se lisaient sur des tapisseries ou des fresques murales. Sophie Guerrive, à nouveau, sublime donc le récit par l’image, et renoue ainsi avec le temps long, celui de la fascination, celui des origines.

Sarah Dehove

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